Publication 27 octobre 2026
Santé mentale, réseaux sociaux et adolescents avec Pascal Minotte
Que pensez-vous de l’affirmation selon laquelle les adolescents seraient aujourd’hui plus anxieux et rencontreraient davantage de problèmes de santé mentale que les générations précédentes ?
On observe aujourd’hui, une dégradation de certains indicateurs de santé mentale chez les adolescents, notamment en matière de bien-être, de dépression et d’anxiété. Je constate également, en Belgique, que les services de santé mentale, au sens large, sont fortement sollicités pour des demandes concernant les adolescents et les jeunes adultes, au point d’être parfois saturés. Néanmoins, qu’il s’agisse d’une réelle dégradation de la santé mentale ou d’un simple constat de la situation actuelle, les indicateurs et, plus largement, la réalité de la santé mentale des adolescents restent préoccupants.
Face à ce constat, il convient alors de s’interroger sur la place des médias sociaux dans la santé mentale des adolescents. Ce débat pointe une énorme difficulté à penser le contexte socio-culturel dans lequel s’inscrivent ces usages. Bien entendu, en fonction des fragilités et sensibilités de chacun, les médias sociaux peuvent attiser une forme d’anxiété. Nous savons également que les algorithmes ne cherchent pas à présenter les sujets avec neutralité et nuance, mais s’appuient au contraire sur des contenus suscitant de fortes réactions émotionnelles.
Pascal Minotte
Psychologue, psychothérapeute clinicien, chercheur et codirecteur du Centre de Référence en Santé Mentale (CRéSaM)
Quel regard historique peut-on porter sur cette évolution ?
Les données dont nous disposons aujourd’hui doivent être interprétées avec une grande prudence. En effet, nous ne disposons pas nécessairement d’indicateurs comparables à ceux des années 1980, souvent présentées comme une époque où la santé mentale des jeunes aurait été nettement meilleure.
J’estime donc que la question reste ouverte, car les manières de vivre, d’exprimer et de manifester son mal-être évoluent au fil du temps, des cultures et des époques. Il est donc difficile d’affirmer que les jeunes se sentent fondamentalement moins bien dans leur peau aujourd’hui que par le passé.
Dans ce contexte, quel lien peut-on établir entre les réseaux sociaux et la dégradation de la santé mentale des jeunes ?
Tout d’abord, il me semble important d’insister sur deux notions à bien prendre en compte lorsque l’on s’intéresse au lien qui pourrait être établi entre les médias sociaux et la santé mentale des adolescents.
La première est celle de la taille d’effet. En statistique, elle permet de mesurer l’ampleur réelle d’un lien entre deux phénomènes, ici, entre l’usage des médias sociaux et la santé mentale. Or, cette taille d’effet est relativement bien documentée. Si l’on considère une population générale d’adolescents, sans cibler spécifiquement les plus fragiles, la taille d’effet est faible, voire très faible.
Ce que je souhaite souligner, c’est que les tailles d’effet rapportées dans les études sur les médias sociaux et la santé mentale sont, en moyenne, modestes. Elles sont fréquemment surinterprétées, et leurs conséquences observables dans la vie réelle sont bien plus limitées que ne le laisse penser la place qu’elles occupent dans le débat public.
À titre d’exemple, une analyse portant sur plus de 350 000 adolescents (Orben et Przybylski, Nature Human Behaviour, 2019)1 a montré que l’usage des technologies numériques expliquait au maximum 0,4 % des variations du bien-être. À titre d’exemple, une analyse portant sur plus de 350 000 adolescents (Orben et Przybylski, Nature Human Behaviour, 2019) a montré que l’usage des technologies numériques expliquait au maximum 0,4 % des variations du bien-être.
La deuxième notion, absolument fondamentale, est celle de la corrélation. Rappelons que le fait d’observer une corrélation entre deux phénomènes ne permet pas, à lui seul, d’établir un lien de causalité. Dans notre cas, il faudrait démontrer que l’usage intensif des médias sociaux entraîne directement une dégradation de la santé mentale des adolescents pour pouvoir affirmer qu’il existe une relation causale.
Pour dépasser cette difficulté, on peut notamment s’appuyer sur des études longitudinales. Le principe consiste à observer un groupe d’adolescents dans le temps, en mesurant à différents moments à la fois leur intensité d’usage des médias sociaux et leur état de santé mentale. On peut ainsi chercher à déterminer si un usage plus important des réseaux sociaux précède effectivement une dégradation de la santé mentale. Or, une étude anglaise publiée par Cheng et al. (2025), ne présente pas le phénomène attendu.2
Pascal Minotte
Psychologue, psychothérapeute clinicien, chercheur et codirecteur du Centre de Référence en Santé Mentale (CRéSaM)
Enfin, il faut aussi tenir compte de la réalité du terrain clinique. Les adolescents que nous rencontrons peuvent présenter des difficultés psychologiques, affectives, relationnelles ou scolaires très diverses : harcèlement à l’école, séparation conflictuelle des parents, traumatismes de l’enfance, etc. Dans ce contexte, les médias sociaux, comme les jeux vidéo, peuvent parfois être utilisés comme des régulateurs émotionnels. Pour certains jeunes en difficulté, ils peuvent constituer une forme d’évasion, un moyen de se distraire ou encore de rechercher des expériences émotionnelles plus positives.
Cela ne signifie évidemment pas que les médias sociaux sont toujours bénéfiques, ni qu’ils ne peuvent jamais contribuer à des difficultés psychologiques. Mais cela invite à considérer leur usage dans un contexte plus large et à éviter de réduire la complexité de la santé mentale des adolescents à une seule cause.
Selon vous, dans quelle mesure le contexte socioculturel est-il déterminant pour comprendre les usages des médias sociaux chez les adolescents ?
Les transformations socio-culturelles profondes de nos sociétés font de nos enfants des êtres davantage responsables et raisonnables que les générations qui les ont précédées. Nous vivons dans une société qui a valorisé cet aspect, ce qui explique la culture de « la chambre à coucher ». La bedroom culture désigne la manière dont la chambre devient, à l’adolescence, un espace à soi. L’adolescent n’a pas forcément envie de passer toute la soirée avec ses parents, parce qu’il a besoin d’un lieu où construire son autonomie et rester en contact avec ses amis, notamment grâce aux écrans.
À cet âge, la curiosité et la sociabilité occupent une place centrale dans la vie du jeune, faisant de sa chambre un lieu privilégié à l’exploration et aux interactions sociales. Lorsque les jeunes vont bien sur le plan de la santé mentale, ils développent notamment une forme de curiosité sociale qui ne se limite pas aux relations avec les autres. Elle consiste aussi à chercher à comprendre comment le monde fonctionne, à s’ouvrir au monde et aux autres, à faire de nouvelles découvertes et à explorer.
Pascal Minotte
Psychologue, psychothérapeute clinicien, chercheur et codirecteur du Centre de Référence en Santé Mentale (CRéSaM)
Il faut donc que nous nous interrogions collectivement : où sont les espaces de socialisation informelle dédiés aux adolescents si ce n’est pas dans le numérique ? Que peuvent leur proposer la société, la famille et l’école ?
Je provoque un peu en disant cela, mais nous évoluons dans une société qui reste en grande partie structurée autour des intérêts et des inquiétudes des générations précédentes, empêchant aux plus jeunes de s’y épanouir pleinement. Peut-être qu’en faisant autrement, on pourrait justement mieux répondre à ces besoins. On peut bien sûr pointer du doigt les médias sociaux, qui ont sans doute leur part de responsabilité dans cette équation, mais qui ne constituent que la partie émergée de l’iceberg. Il faut également garder à l’esprit qu’ils sont des dispositifs techniques qui s’inscrivent dans un contexte socioculturel bien particulier.
Dans un contexte où l’usage des agents et des compagnons IA se développe chez les adolescents, quelles inquiétudes et quels espoirs cela suscite-t-il ?
En effet, les IA compagnons et les chatbots sont aujourd’hui au cœur des préoccupations. Il faut toutefois rester prudent, car nous disposons encore de très peu de recul scientifique et statistique sur leurs effets.
En tant que professionnel de la santé mentale, et surtout au regard de la position qu’occupe mon service en Belgique, nous sommes assez préoccupés par la manière dont l’offre de soutien et de soins pourra évoluer dans les années à venir pour les adolescents et les jeunes adultes. Dans un contexte de rationalisation des dépenses et de manque global de moyens, il faut bien admettre, même si l’idée paraît encore peu acceptable aujourd’hui, notamment en Belgique, que l’accessibilité 24 heures sur 24 des chatbots et des agents d’IA intervient dans un contexte où les professionnels de la santé mentale sont de moins en moins accessibles, notamment en raison de la saturation de l’offre.
Il y a donc ce contraste entre, d’un côté, la congestion de nos services et, de l’autre, l’hyper disponibilité des IA qui m’inquiète un peu. Je ne suis pas rassuré quant à la manière dont, l’appropriation de l’IA va permettre de concrétiser le potentiel proposé par ce type de technologie, car l’humain et ses besoins sont rarement au cœur de la façon dont sont implémentées les nouveautés technologiques.
Je partage aussi des inquiétudes quant aux transformations professionnelles que peuvent ou vont subir les thérapeutes à l’ère de l’IA. La délégation de tâches routinières à l’IA, comme la rédaction des comptes rendus, soulève des enjeux en matière de vie privée et de conformité au Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD). Je m’interroge aussi sur la réallocation réelle du temps libéré. Les tâches routinières ne sont pas nécessairement les plus épanouissantes, mais elles constituent parfois une forme de respiration dans une profession marquée par une forte intensité relationnelle.
Quel regard portez-vous sur la tendance à qualifier certains usages numériques d’« addiction » ?
L’usage du mot « addiction » pour désigner une préoccupation ou un « problème », comme cela a été le cas avec les jeux vidéo ou des médias sociaux, répond surtout à un enjeu stratégique, en insistant sur son caractère alarmiste. J’observe que ce discours, qui insiste sur la notion d’addiction, a des effets pervers sur le terrain clinique. Cette terminologie est même contre-productive, ce qui n’est pas du tout l’intention, a priori, de la plupart des personnes qui la mobilisent.
Pascal Minotte
Psychologue, psychothérapeute clinicien, chercheur et codirecteur du Centre de Référence en Santé Mentale (CRéSaM)
Par ailleurs, l’usage répétitif d’un vocabulaire relevant de la « pathologisation » ou de l’« addiction » à propos des usages numériques des adolescents dans le débat public peut contribuer à disqualifier les compétences des parents en renvoyant la question à un niveau d’expertise. Pourtant, il n’est pas nécessaire d’être un expert des technologies pour accompagner son enfant. Le parent peut s’appuyer sur ses propres compétences et valeurs, notamment l’écoute ainsi que ses compétences relationnelles et émotionnelles. Par exemple, lorsqu’un enfant joue beaucoup aux jeux vidéo, on entend parfois qu’il est « addict » simplement parce qu’il y passe beaucoup de temps.
Or, ce raisonnement réduit la situation à une simple question de temps passé à jouer, au risque de stigmatiser les jeux vidéo et de passer à côté des raisons qui sous-tendent cet usage. En tant que psychologue, nous savons qu’une souffrance se cache généralement derrière un usage excessif, voire potentiellement problématique. Il est donc plus pertinent de chercher à comprendre ce que vit l’enfant et sa famille plutôt que de chercher à tout prix à le faire entrer dans une catégorie de diagnostic.
À force de pathologiser certains comportements, on risque ainsi de délégitimer l’expertise parentale en réduisant un enjeu éducatif ou relationnel à un problème médical ou psychologique.
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