Publication 10 mars 2026

L’IA : sortir des dystopies, reconnaître une réalité sociale

Dans une société française massivement connectée, l’intelligence artificielle n’est plus une promesse lointaine ni un scénario de science-fiction, mais un ensemble d’outils déjà enchâssés dans le quotidien, avec leurs promesses, leurs limites et leurs risques. Face à cette réalité, le défi central n’est pas de céder à la fascination ou à la peur, mais de construire une littératie du numérique et de l’IA qui permette à chacune et chacun de comprendre, débattre et peser sur les choix techniques et politiques qui s’annoncent.

L’IA dans une société déjà très numérisée

Dans son entretien pour la revue Approches coopératives (n°25, été 2025), Jean‑François Lucas commence par rappeler à quel point le numérique est désormais structurant dans la société française. Il insiste sur les infrastructures (fibre, 4G, équipements) et les très hauts taux d’équipement, tout en soulignant que ces chiffres masquent des inégalités persistantes entre territoires et catégories sociales.
Le numérique n’est donc pas un « ajout » à la société, mais un environnement qui reconfigure l’accès aux droits, à l’information, aux services publics et aux opportunités économiques. Dans cet environnement, l’IA s’inscrit dans un paysage déjà marqué par des fractures numériques, des rapports de pouvoir asymétriques et des dépendances aux grandes plateformes.

De la vision dystopique aux usages bien réels

L’entretien aborde le fait que le récit dominant sur l’IA est largement structuré par des visions dystopiques ou futuristes : menace sur l’emploi, fantasme d’une superintelligence, scénarios de perte de contrôle, etc. Ce récit nourrit l’idée que l’IA serait une force autonome, inéluctable, qui s’imposerait à la société sans véritable prise démocratique. Le délégué de Renaissance Numérique propose de déplacer le regard. Ainsi, plutôt que de se focaliser sur une IA « générale » hypothétique, il invite à observer les usages très concrets déjà à l’œuvre dans l’administration, les entreprises, les services, les plateformes et les métiers. L’IA est aujourd’hui une réalité sociale, insérée dans des organisations, des politiques publiques, des modèles économiques, et c’est là que se jouent les vrais enjeux de pouvoir, d’inégalités et de régulation.

Une technologie puissante, ni neutre ni magique

L’entretien insiste sur le fait que les systèmes d’IA restent des modèles statistiques, encadrés par des objectifs, des données, des architectures techniques et des choix de conception bien déterminés. Ils ne possèdent ni conscience, ni intention propre, mais ils produisent des effets très réels dès lors qu’on leur délègue des tâches de tri, de recommandation, de notation ou d’aide à la décision.
Dès lors, la question n’est pas de « croire » ou non à l’IA, mais de savoir qui la conçoit, avec quelles données, dans quel cadre juridique et politique, et au service de quels intérêts. C’est dans cette perspective que Jean‑François Lucas insiste sur la nécessité de mettre en débat les usages, plutôt que de s’en remettre à un discours techniciste qui naturalise les choix techniques.

Former à l’IA dans une approche globale du numérique

Le délégué général de notre think tank rappelle également l’importance de ne pas considérer la « formation à l’IA » comme un segment isolé, déconnecté des autres enjeux du numérique. La culture de l’IA doit ainsi s’intéresser en même temps aux questions d’accès, de compétences, d’inégalités sociales et de structuration des plateformes.
C’est dans ce contexte qu’il évoque les travaux de Renaissance Numérique sur la littératie en IA comme levier démocratique, social et économique, en écho au rapport « Déployer une littératie en IA pour une société inclusive et émancipatrice ». L’enjeu n’est pas seulement de transmettre des compétences techniques, mais de permettre aux citoyennes et citoyens de comprendre les usages, les limites, les biais et les effets systémiques de ces technologies.

Donner toute sa place à la société civile

Enfin, il rappelle lors de cet entretien la nécessité de faire du numérique (et de l’IA) un objet de débat public, et non une affaire réservée aux seuls experts ou industriels. À ce titre, il rappelle que notre association se définit comme un espace de dialogue, réunissant entreprises, chercheurs, ONG, acteurs institutionnels, qui ne partagent pas nécessairement les mêmes intérêts mais acceptent la confrontation des points de vue.
L’IA, conclut implicitement l’entretien, ne sera émancipatrice que si ses orientations, ses usages et sa régulation sont débattus et construits collectivement, à distance des récits simplificateurs qui oscillent entre fascination et catastrophe annoncée.

Retrouvez l’entretien complet de Jean‑François Lucas, « L’IA, un récit animé par des visions dystopiques, mais déjà une réalité sociale », dans le n°25 (été 2025) de la revue Approches coopératives, pages 103 à 107.


Sur le même sujet