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Usages numériques des enfants : trois questions à Justine Atlan et Annabelle Richard

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Usages numériques des enfants : trois questions à Justine Atlan et Annabelle Richard

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Renaissance Numérique lance un groupe de travail sur les usages numériques des mineurs, que vous co-pilotez. Quels en sont les objectifs ?

Justine Atlan : L’objectif du groupe de travail est d’observer quelles sont les pratiques et les usages aujourd’hui accessibles aux enfants et aux adolescents dans l’environnement numérique, et de les confronter aux postulats d’incapacité juridique des mineurs. L’intérêt est également de comprendre comment le numérique peut à l’inverse donner des moyens réels et objectifs pour exercer des droits que les jeunes ne pratiquent pas hors ligne. Le groupe de travail souhaite aussi comprendre comment le numérique pourrait donner de facto d’éventuels droits supplémentaires aux mineurs en ligne et de ce fait hors ligne, et de voir quel nouveau cadre possible existerait.

Annabelle Richard : L’intérêt du groupe est aussi de définir la catégorie de mineurs dont on parle, ceux qui ont moins de dix-huit ans étant aujourd’hui qualifiés de “natifs numériques”. Il est important aujourd’hui de faire le point sur la place que donne le numérique à ces mineurs, et de voir si l’encadrement qui est fait des usages à l’heure actuelle est adapté pour répondre à des risques spécifiques. Le groupe de travail cherche aussi à cerner les opportunités que le numérique peut déclencher, en prenant en compte la réalité du numérique pour ces futurs adultes. Ce sont des objectifs très ambitieux et vastes, qui pourront être amenés à être resserrés en fonction de l’avancée de nos recherches et de nos découvertes.

La crise du Covid-19 a marqué un tournant pour les usages numériques des enfants et des adolescents. Ce sujet a notamment été porté par la 18ème édition du Safer Internet Day. Quelles évolutions majeures observe-t-on aujourd’hui dans les usages numériques des mineurs ?

Justine Atlan : Au regard de la crise que nous traversons, ce qu’on remarque c’est que quand bien même on pensait les usages intenses chez les adolescents, on s’aperçoit qu’ils peuvent l’être encore plus ! Les jeunes ont amplifié leurs usages du numérique dans leur quotidien, afin de maintenir un lien salvateur avec leurs pairs. Une étude de l’association e-Enfance menée avec l’institut Opinion Way sur les effets du premier confinement a montré que 78 % des 10–19 ans ont passé plus de temps en ligne qu’avant[2]. En même temps, les adolescents ont perçu les limites du lien social numérique qui ne remplace pas le présentiel. Ainsi, 30 % des collégiens ont eu le sentiment d’être éloignés de leurs amis pendant le confinement, alors qu’ils étaient hyperconnectés. Ainsi, à l’issue de ce confinement 26 % des jeunes de 10–15 ans ont envisagé de modifier leurs comportements vis-à-vis de leurs usages numériques, et 22 % vis-à-vis des réseaux sociaux. Parmi ces jeunes, 70 % ont songé à réduire leur temps passé sur les écrans et les réseaux sociaux, et 30 % à supprimer certains réseaux sociaux. En effet, le numérique peut être perçu comme ce qui comble l’ennui existant hors ligne, mais à partir du moment où la vie hors ligne n’alimente plus la vie numérique, voire est source de mal-être, cette dernière peut devenir pauvre et ennuyeuse aussi.

Pendant ce confinement, les enfants ont, par ailleurs, accentué leurs pratiques ludiques comme les jeux vidéos, ou la consultation de vidéos pour 67 % des jeunes ayant augmenté leurs usages en ligne. Les parents ont davantage eu un regard sur ces usages, et une meilleure connaissance de ce que font leurs enfants en ligne. Le confinement a pu aussi créer des moments de partages, de découvertes et une valorisation de compétences des jeunes, et finalement une reconnaissance de l’attrait que le numérique peut avoir. Ainsi, à la sortie de ce confinement, 51 % des parents interrogés songeaient à ne pas durcir les règles d’accès à Internet, et parmi eux 10 % souhaitaient les assouplir.

Les adolescents ont également poursuivi leur développement dans la sphère numérique, y compris dans les registres de la vie affective et même de la vie sexuelle, ce dont les adultes n’ont pas toujours conscience. Les parents comprennent peu comment les adolescents perçoivent et abordent leur sexualité dans la sphère numérique. Ces derniers peuvent être amenés à prendre des risques et être victimes de dérives qui peuvent parfois les mettre en danger. Il faut donc prendre en compte que tous les aspects de la construction des adolescents ont aujourd’hui un prolongement numérique, y compris ceux difficiles à projeter et à appréhender pour les parents. En somme, la crise du Covid-19 a intensifié et rendu visibles des usages qui étaient déjà bien installés.

Annabelle Richard : Ce que le confinement a également révélé, ce sont les limites du numérique, et le fait que les jeunes veulent aussi une vie en dehors de leurs réseaux sociaux et de leurs téléphones. La vie hors ligne a pu leur manquer. La vie 100 % numérique n’a pas été une découverte aussi positive qu’on aurait pu le penser pour les mineurs, comme pour les adultes. Pour ajouter un élément essentiel, cette période a aussi fait ressortir les écarts entre les situations des différents mineurs. Des fossés ont pu se creuser, notamment dans l’accès aux cours en ligne, en fonction des équipements ou des connexions Internet, mais aussi dans les capacités des jeunes à évoluer correctement dans ce milieu virtuel, où certains ont plus ou moins bien pris ce virage et réussi cette transformation. L’étude de e-Enfance estime que 70 % des jeunes ont eu accès à des classes virtuelles ou à des espaces d’échange en ligne avec leurs camarades, et 10 % d’entre eux ont été témoins de comportements de cyber-harcèlement sur ces nouveaux espaces. La crise sanitaire a donc creusé des écarts entre les différentes populations de jeunes.

Quel regard portez-vous sur les politiques publiques existantes destinées à accompagner les mineurs en ligne ?

Annabelle Richard : Il est difficile de porter un regard très positif sur les politiques actuelles, qui ne sont pas toujours bien identifiables, d’autant plus que la réalité législative est toujours en décalage par rapport à la réalité d’un certain nombre de sujets sociétaux, et celui-ci ne fait pas exception. Il y a un manque de visibilité sur l’ensemble des dispositifs existant, sur toutes les politiques publiques qui traitent du numérique pour les mineurs, avec l’impression que ces dernières ne sont pas toujours adéquates et pertinentes.

Justin Atlan : Je rejoins les propos d’Annabelle, et c’est là où le groupe de travail peut avoir un réel intérêt, car notre objectif est d’avoir une approche globale et systémique, pour prendre en compte la réalité des usages qui sont très installés depuis une dizaine d’années chez les jeunes et parfois dès le plus jeune âge. Faire ressortir ces usages, et ne plus nier leur existence sont des conditions essentielles pour mieux protéger les enfants contre de potentiels abus. J’espère que le résultat de notre groupe de travail va permettre, à défaut d’apporter toutes les réponses, de cerner les questions structurelles, fondamentales, et d’identifier quels sont les leviers à actionner pour mieux accompagner les jeunes dans leurs usages. Or, les usages interviennent toujours en amont, et concernant les jeunes, toujours plus tôt et plus vite que prévu, et que les adultes découvrent après-coup. Les politiques publiques fonctionnent de façon trop souvent morcelée et en réaction, a posteriori, avec un réel manque d’anticipation. Une autre question qui rend l’approche des politiques publiques complexe est le poids et le rôle particuliers des grandes entreprises du numérique, dites « systémiques », qui peuvent avoir une influence aussi grande que des États, en termes d’impact sur les sociétés, les démocraties et les comportements. Ce rapport de force inédit rend l’approche de ces politiques publiques spécifique, et ne les facilite pas, notamment au niveau national.

 


[1] Les autres membres du groupe de travail : Thomas Bellaïche (Yubo), Lucien Castex (AFNIC), Samuel Comblez (Association e-Enfance), Olivier Esper (Google), Sarah Khemis (TikTok) et Noémie Minster (Kaspersky).

[2] Association e-Enfance, étude "Usages numériques et violences en ligne pendant le confinement", mai 2020 :  https://www.e-enfance.org/actualite/usages-numeriques-et-violences-en-ligne-aupres-des-10-19-ans-et-leurs-parents-mai-2020.html