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Médiation et inclusion numérique : Cinq questions à Emmanuel Vandamme

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Médiation et inclusion numérique : Cinq questions à Emmanuel Vandamme

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Pouvez-vous nous présenter votre parcours et le groupe POP ?

POP, c’est un collectif d’entreprises sociales qui répond au besoin de “faire société numérique”. Depuis 2015, nous sommes opérateurs de solutions pour accompagner les territoires sur les différents enjeux du numérique inclusif. Nous proposons de la formation professionnelle inclusive avec POP School, qui vient de remporter le marché Grande École Numérique de Pôle Emploi pour les trois prochaines années et va ouvrir une vingtaine de fabriques numériques partout en France. En lien avec certains de ces tiers-lieux de formation, nous ouvrons des FabNum, qui permettent d’accueillir un public en insertion et de produire des services numériques pour la collectivité.

Avec POP Café, nous ouvrons de nouveaux types de lieux de médiation numérique, conviviaux, ludiques et ouverts à tous les publics impactés par la crise sanitaire : professionnels, acteurs éducatifs, et bien sûr le grand public avec des enjeux d’inclusion mais aussi d’émancipation avec le numérique. C’est une activité que nous avons lancée en 2020 et qui est aujourd’hui très sollicitée par les collectivités.

POP porte aussi une activité de design de politiques publiques, POP Up, et un Hub numérique inclusif des Hauts-de-France, Les Assembleurs, qui accompagne tous les acteurs de la médiation numérique du territoire et constitue un lieu de convergence indispensable entre acteurs publics et privés.

J’ai porté la création de POP en 2015 aux côtés des dirigeants de ces différentes activités, après avoir déjà pas mal travaillé sur la question de l’impact du numérique sur la société, à travers une coopérative, insite, que j’avais créée en 1996, puis de l’association ANIS (www.anis.asso.fr) et ensuite de l’Observatoire des Territoires Numériques. J’ai une formation en philosophie et en journalisme, loin des sujets techniques mais qui me donne un prisme sociétal sur cette question cruciale aujourd’hui du développement du numérique dans la société.

“Fracture numérique”, ”exclusion numérique”, “illectronisme”… quels sont les enjeux qui se cachent derrière ce débat sémantique ?

On a longtemps parlé de fracture numérique : le concept a l’avantage d’être simple et cela a permis à beaucoup d’élus qui n’avaient pas forcément de culture numérique de s’en emparer. Le problème c’est que nous ne sommes pas dans un monde binaire, avec ceux qui sont “in” et ceux qui sont “out” : comme toujours, c’est plus compliqué que cela. Les termes d’exclusion et surtout d’inclusion numérique sont plus intéressants car ils racontent une dynamique à l'œuvre, ce qui est plus fidèle à la réalité, avec des publics très différents qui se posent des questions très diverses et qui progressent dans leur appropriation d’un numérique qui évolue sans cesse. Quand on parle d’illectronisme, on revient parfois au petit bout de la lorgnette avec un vrai risque : apprendre aux Françaises et Français à cliquer sur le bon bouton mais sans se préoccuper de ne pas en faire des moutons numériques. La maîtrise de l’outil ne suffit plus du tout aujourd’hui, avec un numérique qui intervient dans tous les domaines de notre vie personnelle. La prise en main du numérique est un vrai et beau sujet politique. Ce n’est pas seulement une série de cas individuels à traiter, comme ont parfois tendance à le penser les acteurs de l’action sociale.

Le grand enjeu pour moi, c’est de faire en sorte que les acteurs des territoires ne soient plus objets mais sujets du numérique, de faire du numérique un espace créatif et émancipateur. Et pour cela il faut passer d’une logique d’inclusion numérique des individus à une logique de transition numérique inclusive, de la société, des territoires : c’est ce que l’on défend à POP et c’est pourquoi nous faisons le choix de travailler avec les collectivités, pour mettre en oeuvre cette vision globale (le numérique comme fait de société) dans des actions très locales, qui ont à la fois du sens et un impact direct !

Comment la crise sanitaire conduit-elle à repenser la médiation numérique ?

Avec la crise sanitaire, nous assistons à une extension du domaine de l’inclusion numérique. Même en adoptant une vision large et émancipatrice de l’inclusion numérique, tout le monde avant le Covid s’accordait sur le fait que nous étions face à environ 20% de la population en difficulté avec le numérique. Or, ce n’est plus le cas et nous le voyons bien dans les POP Cafés par exemple : ce sont plutôt 80% des gens qui sont en demande, avec des besoins à des endroits que l’on n’attendait pas (commerçants qui doivent changer leurs modes de distribution, salariés d’entreprises confrontés au télétravail, acteurs associatifs, éducatifs, culturels pour qui le passage par le numérique n’est plus une option et qui se trouvent démunis).

Avant la crise sanitaire, faire de la médiation numérique, c’était une façon d’aider les plus éloignés à rattraper un retard. Aujourd’hui avec l’accélération qu’a provoquée la crise sanitaire, la médiation numérique est devenue une condition sine qua non d’une transition numérique réussie des territoires. Ce n’est plus une option !

Nous faisons face à des besoins de montée en compétences auxquels les acteurs de l’éducation et de la formation professionnels n’offrent pas toujours de réponse aujourd’hui. Des besoins en ingénierie territoriale aussi, car il faut inventer de nouveaux relais et services pour que la société numérique profite à tous et partout, par exemple dans les zones les plus rurales où les services numériques peinent encore à se développer.

La médiation passe aussi par de l’aide en pair à pair, des espaces de débat sur la transformation sociale en cours, des réponses aux questions de parentalité numérique, de protection de sa vie privée, de fake news : nous voyons de plus en plus de gens concernés par ces questions qui sont désormais tous les jours dans les médias et qui poussent la porte des espaces de médiation.

Alors que les premiers “conseillers numériques” sont déployés dans les territoires, quel regard portez-vous sur la politique d’inclusion numérique en France ?

Les actions menées depuis 2018 dans le cadre de la stratégie nationale pour un numérique inclusif vont vraiment dans le bon sens. L’État a réussi à lancer une dynamique impliquant les collectivités, les acteurs du secteur, avec des dispositifs bien pensés et qui commencent à avoir leurs effets en termes de structuration d’une vraie filière de l’inclusion numérique. Il reste à impliquer plus fortement les acteurs privés, les opérateurs, les grandes entreprises qui dématérialisent et doivent absolument participer à l’accompagnement des usagers.

En 2017-2018 nous partions d’une situation d’émiettement des actions de médiation. 5 000 lieux en France qui menaient un travail de terrain souvent pertinent, mais avec peu de coordination, de mutualisation, de mise en réseau, ce qui limitait vraiment leur impact. La création de la coopérative nationale La MedNum (première Société coopérative d'intérêt collectif en France à avoir l'État comme sociétaire), la mise en place des hubs numérique inclusif dans une quinzaine de régions et qui représentent une vraie innovation publique sont des actions structurantes, de nature à survivre aux changements politiques.

Mais il reste tellement à faire. Dans le cadre du plan de relance, 250 millions d’euros ont été consacrés au sujet. C’est inédit et c’est super. Mais cela peut aussi sembler dérisoire par rapport à l’ampleur des besoins. On reste dans une logique d’accompagnement social, très liée à l’aide aux démarches administratives et le fait qu’il s’agisse de conseillers numériques France Services est révélateur.

En 2022, se tiendra l’élection présidentielle. Quels sont les grands défis auxquels la médiation numérique doit faire face pour les cinq ans à venir ? 

La médiation numérique n’est pas un centre de coûts pour l’État, c’est un vrai investissement d’avenir. Comment imaginer que notre pays trouve sa place dans ce nouveau régime numérique du monde sans que chaque citoyenne et citoyen participe activement à la société numérique ? Bien au-delà de la capacité à être un ou une administrée capable de faire ses démarches en ligne, dans une relation plutôt descendante à l’État, l’enjeu du secteur de la médiation numérique, qui accueille des millions de personnes dans ses espaces de médiation et tiers-lieux numériques est de contribuer activement par des réponses horizontales ou ascendantes aux vraies questions que le numérique pose pour le pays : la souveraineté numérique, la nécessité de disposer d’alternatives européennes crédibles aux Gafam, d’investir dans des communs numériques pour lutter contre la privatisation de l’internet. Là-dessus, l’État reste parfois dans la croyance que seules les startups vont apporter des solutions… Mais la société numérique ne peut pas s’inventer dans la Silicon Valley ou dans ses équivalents européens, ni même à coup de startup d’État : elle doit se construire avec les gens, pour les gens.

Pour donner un exemple précis de ces solutions territoriales et résilientes, nous accompagnons des tiers-lieux numériques ruraux à mettre en place des solutions numériques coopératives de circuits-courts alimentaires, avec des solutions de livraison elles aussi coopératives, et cela marche super bien : pour le territoire, cela évite que la valeur créée par le numérique reparte chez Amazon ou Uber et pour les usagers cela apporte de vrais services numériques qu’ils ont participé à construire et dont ils gardent le contrôle...

La question d’une éducation critique au numérique dès le plus jeune âge est absolument centrale : il faut développer les humanités numériques, réconcilier l’Éducation nationale avec le numérique, proposer un véritable accompagnement des parents aujourd’hui totalement démunis face à une transformation sociale profonde.

Nous sommes face à l’une des transformations sociales les plus importantes jamais vécues par la société française. Face à cette vague immense, nous, acteurs de la médiation numérique, avançons nos petits canots de sauvetage pour repêcher qui nous pouvons… J’espère que demain nous pourrons construire de vraies plateformes sociales qui permettent d’aborder collectivement cette vague de manière sereine, inclusive et créative !