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Haine en ligne : Trois questions à Philippe Meirieu, président des CEMÉA

  • Politiques, institutions et démocratie

Haine en ligne : Trois questions à Philippe Meirieu, président des CEMÉA

  • Politiques, institutions et démocratie

Vous présidez les CEMÉA. Pouvez-vous nous présenter votre association et en quoi consiste votre mission ?

Les CEMÉA se veulent, tout à la fois, un mouvement d’éducation nouvelle, qui s’inscrit dans la grande tradition des « méthodes actives » et des « pédagogies coopératives », et un mouvement d’éducation populaire qui travaille à une émancipation de toutes et tous pour une société plus juste et solidaire.

Parce qu’ils s’inscrivent dans la filiation de l’éducation nouvelle, les CEMÉA affirment que tout être est éducable, peut apprendre et grandir, et qu’il faut, pour cela, le mettre dans des situations qui stimulent son activité, lui permettent d’accéder à des domaines culturels qu’il n’a pas eu la chance de rencontrer jusque-là, de s’exhausser au-dessus des déterminations de son passé, de s’émanciper de tous les stéréotypes et de toutes les formes d’emprise, pour construire sa liberté et choisir sa destinée. Et, parce qu’ils s’inscrivent dans la filiation de l’éducation populaire, les CEMÉA affirment qu’on ne peut ni s’instruire, ni se développer, ni s’émanciper tout seul, a fortiori contre les autres. Ils sont convaincus que le combat pour la liberté de chacune et de chacun est inséparable du combat pour une égalité d’accès de toutes et tous aux droits fondamentaux. Ils travaillent avec la conviction qu’il n’y a pas de projet authentiquement démocratique sans justice sociale et vice-versa.

Organisme de formation professionnelle, les CEMÉA offrent une diversité de stages ancrés dans les réalités quotidiennes de l’éducation, de l’animation, de la culture, de la santé et de l’action sociale. Mais ils sont aussi un mouvement constitué de militantes et de militants engagés dans des pratiques, sur des territoires, auprès de tous les publics, pour transformer les milieux et les institutions. Ils proposent également des espaces de recherche et de rencontres, articulés avec l’organisation de manifestations publiques culturelles et éducatives et des publications de ressources multimédias, éditées au sein d’une médiathèque en ligne Yakamédia. Les CEMÉA sont organisés en réseau national (hexagone et Outre-mer), européen et international.

Quels sont pour vous les principaux enjeux de la lutte contre les discours de haine en ligne ? Comment les actions des CEMÉA s’inscrivent-elles dans cette réflexion ?

Les CEMÉA, à travers leur projet associatif national, décliné dans toutes les régions de métropole et d’Outre-mer se sont toujours engagés contre toutes les discriminations, notamment contre le racisme, l’antisémitisme, pour l’égalité entre les femmes et les hommes, contre les haines anti-LGBT… Dans le réseau, au sein des associations territoriales, différentes modalités d’actions ont existé et s’amplifient aujourd’hui.

Pour les CEMÉA, la lutte contre les discours de haine, sous toutes leurs formes, est essentielle. Elle est essentielle dans l’éducation pour que nul enfant ne soit jamais humilié, stigmatisé, assigné à résidence dans une « identité », victime de violences psychiques et physiques. Elle est essentielle dans la formation des adultes afin que, dans toutes les professions, chacune et chacun soit considéré comme un sujet capable de « penser par lui-même » et de s’associer aux autres, sans jamais être entravé par des pressions, intimidations ou exclusions. Elle est essentielle dans le champ de l’information et de la communication pour que les humains puissent chercher sereinement des solutions à leurs problèmes, échanger leurs ressources sans aucun a priori et contribuer ainsi à construire ensemble « le bien commun ». Elle est essentielle dans la vie sociale et politique pour que toute personne soit respectée par les institutions, les pouvoirs en place et tous ses semblables, pour qu’elle ose donner son point de vue sans être stigmatisée et participer ainsi à la vie démocratique.

Or, nous sommes conscients que l’existence du web et des réseaux sociaux constitue un défi essentiel dans ce domaine. Le numérique, en effet, peut offrir des possibilités extraordinaires de partage et de coopération. Il peut permettre d’aller vers une économie contributive et un monde plus solidaire et c’est pourquoi nous nous engageons fortement dans ce domaine. Mais le numérique permet aussi le développement et la diffusion de discours particulièrement dangereux, attentatoires à la dignité des personnes, compromettant gravement la possibilité même de la vie démocratique et qui représentent des violences inacceptables. Conscient de ces enjeux, nous sommes bien décidés à prolonger le travail de la plateforme Seriously. Il s’agit aussi, pour nous, de porter la plateforme dans le champ de l’éducation et d’en faire un levier tangible pour une éducation à la citoyenneté numérique active et à un changement des comportements en ligne, vers plus de respect réciproque et de solidarité authentique, notamment auprès des jeunes. Il s’agit aussi, pour nous, de contribuer, au niveau national et international à la réflexion et à la mise en œuvre d’une véritable éthique de la communication numérique.

Quel est l’intérêt d’un outil comme Seriously pour les CEMÉA ? Comment allez-vous l’intégrer à vos actions ?

Nous voulons faire connaître très largement ce projet et l’intégrer à la fois dans la formation des éducateurs, animateurs, enseignants et de tout formateur ou formatrice travaillant avec des jeunes, mais aussi directement dans des ateliers et parcours d’éducation aux médias et à l’information.

Nous voulons en élargir la diffusion par la conception de parcours interactifs « Anti-haine » sur notre plateforme de formation à distance et l’intégration de scénarios d’usages dans notre médiathèque en ligne Yakamédia. La plateforme vient ainsi compléter et enrichir nos modalités d’action.

Voilà donc notre association dotée de trois outils pour agir contre toutes les haines et discriminations : une collection de films avec droits d’usages collectifs acquis, permettant de mener des débats citoyens et de former les acteurs éducatifs, un dispositif de parcours et d’ateliers éducatifs à destination des jeunes contre le racisme et les supports en ingénierie pour les éducateurs et la plateforme numérique seriously.ong formidable levier pour déconstruire les discours haineux, lutter contre les haines sur Internet et mobiliser les jeunes, et plus largement tous les citoyens, sur ces enjeux.

Au-delà de la mise en place d’une équipe d’animation de la plateforme, de veille, de mise à jour et d’enrichissement des contenus, nous allons poursuivre le développement informatique d’un module spécifique permettant aux jeunes, dans le cadre d’ateliers, de construire eux-mêmes leur base de données pour lutter contre toutes les haines, car nous sommes convaincus qu’il faut que tous les citoyens deviennent de véritables acteurs dans ce domaine.

Les CEMÉA tiennent tout particulièrement à remercier Renaissance Numérique  et l’équipe qui a conçu et créé la plateforme, de leur avoir accordé leur confiance pour continuer de porter ce beau projet. Nous le ferons avec engagement et enthousiasme, en continuant de rassembler autour de cette action tous les acteurs qui font de cette lutte contre les discours de haine, sous toutes leurs formes, une cause essentielle.