Logo
Thématique
Economie, emploi et travail
Politiques, institutions et démocratie
Libertés publiques et éthique
Inclusion numérique et solidarité

tribune

Le numérique pour tous : une utopie à portée de mains

  • Inclusion numérique et solidarité

Le numérique pour tous : une utopie à portée de mains

  • Inclusion numérique et solidarité

Par Philippe Régnard, Administrateur de Renaissance Numérique et Directeur des affaires publiques de la branche numérique du Groupe La Poste

 

Chacun le sait, chacun le mesure au quotidien, la révolution numérique transforme tout : nos façons de travailler, de vivre, de consommer et même d’aimer. Qu’elle soit source d’inquiétudes est par conséquent très légitime : la transition numérique à l’œuvre ne doit pas être une nouvelle machine à exclure, à l’instar de certains modèles de la côte ouest américaine trop inspirés d’Ayn Rand. Il ne tient qu’à nous, décideurs, acteurs, citoyens, d’y répondre en œuvrant à une société inclusive, pour faire en sorte que les formidables potentialités qui nous sont offertes par le numérique constituent une opportunité collective, un "pouvoir d’agir" partagé par tous, un facteur d’inclusion numérique… et donc sociale. Affirmons cette ambition sans réserve : la France peut et doit inventer son propre pacte social numérique et s’assurer que l’appui de l’Etat garantisse les conditions de son succès.

Le constat est simple et les chiffres connus : si trois quarts des personnes en France utilisent Internet quotidiennement, près d’un Français sur cinq demeure "en dehors" du numérique, ne maîtrisant ni les outils ni les usages. Et la France occupe tristement la seconde moitié des classements européens en matière d’usages numériques, que cela concerne les citoyens, les TPE-PME ou encore l’éducation. Il n’est pas question de s’y résigner tant nous disposons d’atouts dans ce domaine !

La méthode est simple : un colbertisme 2.0, dans la fidélité à notre histoire nationale où l’Etat a toujours joué un rôle décisif en matière d’infrastructures et d’impulsion innovatrice. Ce rôle, il lui revient plus que jamais de l’assumer une fois encore pour construire et favoriser un environnement numérique inclusif. Au prix notamment de trois chantiers prioritaires.
 

L’AMÉNAGEMENT NUMÉRIQUE DES TERRITOIRES

Il s’agit de la première brique indispensable de ce processus inclusif. Le gouvernement s’est récemment engagé à accélérer la mise en place du plan France Très Haut Débit (THD), parce qu’il est une condition du développement économique local et pour que le droit à la connexion soit effectif pour tous, sur l’ensemble du territoire. Si le développement des usages ne doit sûrement pas être relégué au second plan, comme cela a pu être le cas depuis dix ans, les problématiques d’accès et d’équipement n’en sont pas moins centrales : sans réseau, point d’usage.
 

UNE ADMINISTRATION NUMÉRIQUE "PLATEFORMISÉE" ET INNOVANTE

Que les services relèvent de l’Etat ou des collectivités, le citoyen doit pouvoir vivre son "expérience numérique administrative" de manière simple et fluide, dans sa globalité. C’est tout l’objectif d’un Etat numérique organisé en plateforme, interconnecté aux administrations centrales et aux services publics locaux. En pratique, le projet d’un "compte citoyen unique", adossé à une identité numérique qui accompagnerait chaque individu tout au long de sa vie et lui offrirait un accès facile et direct à l’ensemble des services publics, à l’instar des expérimentations menées actuellement par La Poste auprès de plusieurs agglomérations françaises, répond à ces besoins et usages des citoyens.

Au-delà de ces infrastructures "APIsées", l’ergonomie des sites et des plateformes privilégiant l’UX (expérience utilisateur) joue un rôle essentiel dans l’inclusion. Il faut ici s’inspirer de ce que les grandes entreprises numériques ont su développer comme services et applications fondées sur les usages, simples et intuitifs.

Nous avançons sur la bonne voie grâce aux startups d’Etat (Etalab, Agence du numérique…), qui ont su insuffler leurs méthodes agiles, promouvoir l’expérimentation et développer cette culture bottom-up centrée sur les usages des citoyens. Mais elles doivent continuer à banaliser la pratique du design thinking dans la conception des services numériques administratifs. C’est d’ailleurs dans ce sens et cet esprit que s’inscrit le grand plan d’investissement 2018-2022, qui prévoit 9,3 milliards d’euros pour l’Etat 100% numérique.

L’Estonie, qui a récemment accueilli le sommet du numérique européen, est un exemple qui devrait nous inspirer, tant elle a su placer rapidement et efficacement le citoyen au cœur de ses démarches et procédures administratives en se dotant d’une administration 100% numérique, co-construite avec l’Institut du design estonien.

Ainsi, le numérique apparaîtrait chez nous aussi pour ce qu’il peut être : certes, un moyen d’optimiser les coûts de notre administration, mais aussi et surtout une formidable opportunité de produire de la donnée pour améliorer l’utilité, l’efficacité et la transparence des services publics proposés, avec pour objectif de simplifier et d’améliorer la vie des citoyens dans leur relation avec les pouvoirs publics ; tout ceci au service de notre pacte républicain et de la lutte contre les inégalités sociales et culturelles.
 

DÉVELOPPER LA LITTÉRATIE ET LA MÉDIATION NUMÉRIQUES

Enfin, troisième et dernier chantier, celui de la littératie et de la médiation numériques. La littératie numérique c’est la culture du code, de la donnée, des réseaux, de la "privacy", de l’intelligence collective et l’apprentissage de la publication et l’usage critique des technologies que doivent progressivement intégrer les formations scolaires et professionnelles. Cette culture est indispensable pour comprendre la transition numérique à l’œuvre dans un monde où "le code fait loi" et les geeks sont rois. Et c’est dans ce sens que ce sont notamment développées des initiatives telles que la Grande école du numérique, l’École 42, Simplon, Educnum, etc. C’est aussi, espérons-le, le projet de la grande réforme de la formation professionnelle qui prévoit de moderniser le système de formation statutaire des agents, notamment en développant leurs "compétences numériques".

La médiation numérique concerne quant à elle l’accompagnement aux usages numériques, la formation à la maîtrise des outils auprès des personnes éloignées voire exclues du numérique, comme le Daniel Blake de Ken Loach, perdues dans un monde automatisé, dématérialisé, où les bots, l’algorithmie et l’intelligence artificielle modifient profondément l’organisation du travail et les relations humaines. Des savoir-faire (comme l’utilisation des réseaux sociaux et professionnels pour la recherche d’emploi) aux savoir-être (comme la conscience de la valeur des données produites et réutilisées), ces formations doivent intégrer de larges compétences pour également répondre aux attentes en matière d’employabilité et de citoyenneté.

Ici, l’Etat est attendu comme " intégrateur", un Etat qui structure, fédère et labélise les écosystèmes de la médiation numérique, comme il l’a si bien réussi dans un autre domaine avec la French Tech. Les nombreuses organisations qui œuvrent au plus près des besoins des citoyens, dans les ZUS comme dans les territoires ruraux et qui se structurent notamment au sein de la coopérative "La Mednum", ne manquent finalement que d’un étendard commun qui offrirait visibilité et lisibilité au niveau national. Pour l’Etat, c’est l’opportunité d’une action publique efficace, pilotée en appui de l’Agence du numérique.

Absente du grand plan d’investissement, la formation à la culture et aux usages numériques des citoyens mérite pourtant une forte attention politique de l’Etat, des collectivités, et un appui financier des plateformes numériques comme les grandes entreprises, notamment celles qui ferment leurs points d’accueil du public.

C’est cette politique nationale volontariste portée au plus haut niveau de l’Etat qui donnera l’impulsion nécessaire à la mise en œuvre d’une politique numérique inclusive « by design » qu’appelait de ses vœux, dès 2013, le Conseil national du numérique. "Etre connecté ne suffit pas à être compétent", écrit Divina Frau-Meigs dans un récent article La culture numérique ne s’improvise pas et, à la vitesse où les technologies évoluent, nous pouvons tous être confrontés un jour ou l’autre à des ruptures d’usage et devenir à notre tour exclus d’un monde dévoré par le logiciel, l’intelligence artificielle, le numérique. Les données du problème sont sur la table : il ne tient désormais plus qu’à nous de faire advenir le monde numérique que nous voulons, vecteur de progrès et d’innovation, de liberté et de cohésion.
 

Voir la tribune sur l'Usine Digitale 
 

[1] Renaissance Numérique a conduit une mission d’observation à ce sujet en 2015. Cf. « Estonie : se reconstruire par le numérique », Digital Exploration, Renaissance Numérique, février 2015.